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Yao Ming A 26 ans, le Chinois Yao Ming est le sportif de plus célèbre d'Asie - AFP
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BASKETBALL
Yao Ming, joueur modèle

La mission du géant Yao Ming, joueur des Houston Rockets, dépasse largement le cadre sportif : il incarne aux Etats-Unis l'image moderne de son pays, la Chine. Et le pouvoir chinois récolte ainsi les fruits d'une "expérience" tentée voilà vingt-six ans.

Il n'est pas loin de minuit. Yao Ming sort de la douche, une serviette nouée autour de la taille, et se laisse tomber dans le fauteuil de cuir noir qui se trouve devant son armoire. Il fait un signe de la tête, on peut lui poser des questions. "Que souhaites-tu dire aux gens de notre pays ?" demande un journaliste de Canton, en Chine. Yao se mord la lèvre inférieure, se pétrit les doigts et déclare : "Je suis content… Je me bats… Je représente mon pays aux Etats-Unis… Je peux devenir encore meilleur." Surtout ne pas faire d'erreur. Yao Ming entend tout contrôler, il est arrivé si haut qu'il peut chuter. Yao Ming est le seul Chinois présent dans le championnat professionnel américain de basket-ball, la NBA, où il joue avec les Houston Rockets. Il est le sportif le plus célèbre d'Asie parce qu'il s'est imposé dans une ligue qui est une pieuvre, un groupe présent dans le monde entier qui réalise 3 milliards de dollars de chiffre d'affaires.

Yao Ming enfile une chemise grise, qui pourrait aussi être une tente. Il est plutôt grand, 2,29 m, et pèse 141 kg. Il passe un jean et des baskets, pas d'eau de toilette, pas de gel dans les cheveux. Il attrape un Coca dans le frigo et regarde autour de lui, ses pupilles vont de gauche à droite comme un projecteur. En ce moment, il a l'air de s'être retrouvé par erreur dans cette pièce, dans ce monde.

Lorsqu'il a fait ses débuts dans la NBA, en octobre 2002, la moitié de la Chine était devant sa télé. Le Parti lui a conféré le titre de laomo, travailleur modèle : Yao montre "l'image moderne de la Chine", c'est un patriote qui travaille en permanence pour la patrie. Même assis sur le banc des remplaçants, il a l'air de faire quelque chose d'important, de décisif. Il est la fierté de la Chine, mais il a du mal à assumer la responsabilité qui pèse sur lui. "Quand je n'assure pas, mes compatriotes pensent qu'ils n'ont pas assuré non plus. Parfois, la pression est tellement forte que, quand je suis sur le point de faire un lancer franc, je m'aperçois que ma gorge se noue. Je peux à peine respirer. J'ai 26 ans aujourd'hui, et toute ma vie consiste à être à la hauteur des attentes."

Au service du Parti

Yao monte dans son 4 x 4 et prend le Katy Freeway pour rentrer chez lui (dans les alentours de Houston). Il habite dans une résidence surveillée, à 30 kilomètres, une villa au bord de la mer avec quatre chambres, cheminée et cuisine américaine dans le salon. Mais sa mère, Fang Fengdi, fait rôtir le poulet dans une pièce voisine qu'elle a transformée en restaurant. Ça sent moins fort comme ça. Fang Fengdi est une femme maigre que certains qualifient de coléreuse. Elle fait la cuisine, le ménage, la lessive, et conseille Yao en matière de basketball. Elle a 56 ans. Elle a elle-même joué à Shanghai jadis, contrainte et forcée par le Parti parce qu'elle était très grande. "Je ne m'intéressais pas du tout au basket, raconte-t-elle. J'étais une fille qui aimait chanter et danser." Elle est malgré tout devenue l'une des meilleures joueuses de sa génération.

A 17 ans, elle entre dans les Gardes rouges. Fang Fengdi est au service de Mao, année après année ; elle est capitaine de l'équipe nationale qui remporte le championnat d'Asie en 1976. Elle rencontre les membres du Bureau politique et accueille les délégations étrangères à l'aéroport. Avec la Chine, elle joue en France, à Cuba et en Iran. Elle prend sa retraite quand ses douleurs au dos deviennent insupportables. Fang Fengdi reçoit toutefois une dernière mission : donner un enfant à la Chine. Dans les années 1950, on s'était mis à unir certains athlètes dans l'espoir qu'ils produisent des descendants talentueux. Yao Ming était donc une expérience.

Fang Fengdi n'a encore jamais embrassé un homme, n'est jamais sortie avec un garçon, mais le Parti lui a trouvé le partenaire idéal, Yao Zhiyuan, lui aussi basketteur. Les deux jeunes gens se sont pendant un moment entraînés sur le même site, mais "nous ne nous connaissions pas tellement", raconte Fang Fegdi. Ils viennent tous deux d'une famille d'ouvriers, ils ont tous deux été nourris par le système sportif et, surtout, ils sont tous deux grands, 1,88 m pour elle et 2,08 m pour lui.

Plus de cinq kilos à la naissance

Yao Ming vient au monde le 12 septembre 1980 au soir à l'hôpital populaire n°6 de Shanghai. Poids : 5,08 kg, taille : 58 cm. Déjà pas mal du tout. A 8 ans, il mesure 1,70 m et rêve d'être archéologue. Ses parents lui expliquent qu'il est temps qu'il se mette au basket. A 14 ans, il fait 2,08 m. Il joue avec davantage d'enthousiasme, mais se fatigue vite. Les médecins de l'Institut des sports de Shanghai décrètent que ses os, son cœur et ses poumons sont trop faibles pour le sport de haut niveau. Ils le bourrent de jus d'herbes, de calcium, de vitamine B, de pollen d'abeille, et de Cordyceps sinensis, un champignon rare du Tibet.

Il paraît qu'il a dû aussi ingurgiter quantités d'hormones de croissance. Yao Ming ne répond rien à cela et se borne à déclarer : "Il y avait des gens qui voulaient à tout prix que je devienne un bon basketteur." Yao se renforce, son taux de réussite au lancer augmente. A 17 ans, il fait ses débuts dans la première division chinoise, comme centre, chez les Shanghai Sharks. Un an plus tard, il reçoit la première visite d'un éclaireur de la NBA. Au cours de la saison 2001-2002, Yao marque en moyenne 32 points par match. Une fois, chacun de ses 21 lancers atterrit au fond du panier. Aucun joueur chinois n'a jamais été aussi bon. L'expérience a marché.

Yao doit désormais montrer au monde de quoi les Chinois sont capables. Le gouvernement accepte les offres de la NBA et le laisse partir, naturellement sans oublier ses propres intérêts : Yao remettra de 5 % à 8 % de son salaire à la Fédération chinoise de basketball, son ancien club recevra de 8 à 15 millions de dollars selon la durée de sa carrière. La NBA place Yao Ming en tête de la liste des recrutements. Cette position, réservée aux meilleurs candidats, n'avait jamais été occupée par un étranger.

Des débuts difficiles en NBA

Les Houston Rockets lui mettent la main dessus. Le premier match de Yao en NBA est une catastrophe. "Je savais que toute la Chine me regardait. J'avais peur. C'était horrible", confie-t-il. Il se retrouve souvent par terre et joue comme un pied. Pareil pour le deuxième match. L'ancien professionnel Charles Barkley déclare à la télévision qu'il embrassera l'arrière-train du commentateur si Yao marque un jour 19 points au cours d'une rencontre. Contre Dallas, le dixième match, Yao réussit à marquer 30 points. "C'est là que j'ai eu pour la première fois le sentiment que je pouvais suivre en NBA", raconte-t-il.

Aujourd'hui, Yao gagne 32 millions de dollars par an. Il fait de la pub pour McDonald's, Visa, Pepsi, Reebok et Apple. Jamais un sportif chinois n'a aussi bien réussi. Chaque fois que les Rockets jouent à domicile, il y a dix journalistes chinois dans la tribune de presse. Ils couvrent leur star jour après jour, ils la suivent comme une ombre. Les matchs de la NBA sont retransmis par quatorze chaînes de télévision en Chine. Les résultats son accessibles par téléphone portable ; huit magazines et trois hebdomadaires s'y consacrent presque exclusivement.

"Je n'ai pas le droit de me laisser aller. C'est une pression monstrueuse d'être traité comme un symbole, mais je l'ai accepté aujourd'hui", déclare Yao Ming. Il regarde un moment dans le vide, en silence. "Toujours être un exemple rend fragile, finit-il par lâcher. Je souhaiterais souvent n'être qu'un simple joueur." Les choses seront peut-être bientôt plus simples pour lui. Fin juin, Yi Jianlian fera son apparition sur la liste des recrutements de la NBA. Yi mesure 2,13 m, pèse 104 kg et joue actuellement à l'avant chez les Guandong Tigers. Il ne lui faudra pas longtemps avant de trouver un club.

Maik Grossekathöfer,
Der Spiegel

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